En 2025, la météo a pris une place plus grande que d’habitude dans nos têtes. Pour celles et ceux qui ont vécu la sécheresse dans les régions les plus touchées, on est tannés d’y penser, d’en parler, et surtout de la vivre. Cela dit, ça vaut la peine de faire un court retour sur ce qu’on a observé, et surtout de se concentrer sur la suite : comment rebondir plus vite et mieux préparer les prairies, les champs de foin et les pâturages pour 2026 et les années à venir.
Les cartes de précipitations d’Agriculture et Agroalimentaire Canada présentent les pluies en pourcentage de la moyenne mensuelle. Le vert pâle indique une situation normale pour la région. Le jaune correspond à environ 60 à 85 % de la normale, l’orange à 40 à 60 %, et le rouge à moins de 40 %. En 2025, la zone la plus durement frappée se situait entre Toronto et la frontière du Québec. Mai a semblé relativement correct pour plusieurs secteurs, avec quelques poches trop humides. En juin, le centre et l’est de la province ont commencé à s’assécher… et la situation a persisté. Un peu de pluie est tombée en août, mais pas assez pour recharger les nappes, relancer les cultures ou vraiment renverser la vapeur. Dans plusieurs années sèches du passé, on observe souvent un « break » vers la fin août ou autour de la fin de semaine de la fête du Travail. En 2025, ce retour de pluie n’a pas été au rendez-vous, et l’impact a été majeur pour de nombreux producteurs, particulièrement en Ontario central et de l’Est.
Sur le terrain, le stress hydrique était évident : du maïs en détresse sévère, des pâturages qui ressemblaient à de la paille, des parcelles broutées très ras parce qu’il n’y avait tout simplement rien d’autre à offrir, des soya qui peinaient, et certains champs de céréales établis de façon inégale, avec des zones clairsemées et plus de mauvaises herbes. Dans certains secteurs, des étangs, des ruisseaux et même des puits se sont asséchés. Et pour certaines fermes, la réalité de transporter de l’eau pour abreuver les animaux s’est étirée longtemps. La saison de culture est terminée, mais les effets, eux, ne disparaissent pas du jour au lendemain. Plutôt que de rester pris dans ce constat, la question devient : qu’est-ce qu’on peut faire, concrètement, pour rebondir?
À court terme : quoi faire d’ici le printemps
À court terme, l’objectif est de bien gérer les retombées d’une année sèche, en protégeant la santé et en tirant le maximum du fourrage récolté. Deux risques méritent une attention particulière : les gaz de silo et les nitrates.
Les gaz de silo représentent un danger sérieux autant pour les humains que pour les animaux. Le moment le plus à risque se situe dans les deux premières semaines suivant le remplissage, mais le risque peut demeurer élevé pendant plusieurs mois. Ces gaz peuvent parfois être visibles sous forme de brouillard brun-rouge, mais ils peuvent aussi être invisibles. Ils peuvent sentir l’ammoniaque, ils sont plus lourds que l’air et ont tendance à s’accumuler dans les endroits bas. Les bas de silos-tours et les pièces d’alimentation qui y sont reliées sont particulièrement à risque, parce que ces gaz peuvent remplacer l’oxygène.
Les nitrates sont aussi un enjeu dans les années sèches, surtout dans la semaine qui suit un bon épisode de pluie après une période prolongée sans eau. Quand le sol est sec, l’azote se déplace moins bien vers les racines et la plante en absorbe moins. Après une pluie significative, la plante se « remet à pomper » : elle prend beaucoup d’eau et, avec elle, beaucoup d’azote. Or, la transformation de cet azote en protéines demande du temps. Résultat : des nitrates peuvent s’accumuler temporairement dans les tissus. Selon la concentration, ça peut causer des problèmes de santé chez les ruminants. Le test de nitrates n’est pas toujours inclus dans une analyse fourragère standard : c’est souvent un test distinct, mais il vaut la peine si une coupe a été récoltée peu après une pluie. En cas de niveaux élevés, le travail avec un(e) nutritionniste devient précieux pour ajuster les rations, diluer si nécessaire et utiliser efficacement les fourrages disponibles — surtout quand l’inventaire est serré.
Quand les réserves sont limitées, chaque perte compte. Réduire les pertes à l’entreposage, c’est littéralement « récupérer » du fourrage. Pour le foin sec, l’entreposage à l’abri (grange, hangar) demeure la solution la plus simple pour limiter les pertes. À défaut, une bâche bien attachée peut dépanner. Pour les balles rondes à l’extérieur, une base bien drainée est importante : on veut éviter les zones où l’eau s’accumule et empêcher l’humidité de remonter par capillarité. Lever les balles du sol, par exemple sur des palettes, peut aussi réduire les pertes.
Pour l’enrubannage, les sacs ou les silos horizontaux, la règle d’or est de garder l’air dehors : même un petit trou peut entraîner beaucoup de détérioration. L’utilisation d’un ruban de réparation de qualité, des inspections régulières et la réparation rapide des trous sont essentielles. Garder l’herbe courte autour des piles d’enrubannage et des sacs est aussi utile, parce que l’herbe haute offre un refuge aux rongeurs, qui percent la pellicule avec leurs griffes et leurs dents.
Dans le cas d’un silo-couloir, le compactage joue aussi un rôle majeur dans l’élimination de l’air. Une cible de densité d’au moins 15 livres de matière sèche par pied cube (plus de 80 g de MS par litre) est souvent utilisée comme repère, et un scellement complet est indispensable.
Au moment de nourrir, il faut aussi limiter les pertes à l’auge. Si l’inventaire est serré, ce n’est pas l’année idéale pour commencer le pâturage sur balles (bale grazing). Cette pratique peut être intéressante pour améliorer la matière organique et réduire certains coûts, mais elle implique d’accepter une part importante de piétinement et de gaspillage. Dans une année difficile, l’utilisation de mangeoires pour réduire les pertes, et le retrait rapide du fourrage avarié, permet de mieux étirer les réserves. Quand du mauvais fourrage se mélange au bon, les animaux trient un temps… puis finissent par refuser davantage que nécessaire.
Autre point à garder en tête : certaines récoltes ont été ensilées beaucoup plus sèches que la cible, particulièrement quand des fourrages ont été « sauvés » tôt en saison. Un ensilage trop sec peut aussi présenter un risque d’échauffement et, dans certains cas, de feu. Lorsque c’est possible, l’utilisation de ces lots pendant la période la plus froide de l’hiver peut aider à limiter l’échauffement à l’ouverture.
Enfin, du côté des prairies de graminées et des pâturages, un apport de 50 à 75 lb d’azote réel en début d’automne peut favoriser le tallage des graminées, aider à combler les trous, réduire l’installation des mauvaises herbes et améliorer le potentiel de rendement en 2026. L’azote appliqué au printemps n’a pas tout à fait le même effet : il stimule surtout la croissance foliaire et le rendement immédiat, sans déclencher autant le tallage. Dans les prairies de foin, ça peut être utile si on a besoin de rendement. En pâturage, ça dépend beaucoup de la capacité de gérer la pousse du printemps, déjà souvent très abondante. Une approche ciblée — seulement certains paddocks — peut être une option selon l’organisation de la ferme.
À moyen terme : bâtir la résilience sur 1 à 3 ans
Quand on regarde plus loin que la prochaine saison, la priorité devient la résilience : faire en sorte que la prochaine sécheresse fasse moins mal. La base, c’est le test de sol. Les recommandations en phosphore et potassium reposent sur un test à jour. En grandes cultures, on considère souvent qu’un test de moins de trois ans est « actuel ». En fourrages, un intervalle de un à trois ans est souvent plus prudent, parce que le foin et l’ensilage de plante entière exportent énormément de nutriments. Dans les champs à bons rendements, la baisse peut être rapide; certains producteurs préfèrent donc tester plus souvent.
En pâturage, la baisse de fertilité est généralement plus lente, puisqu’il y a davantage de recyclage des nutriments. Un test aux cinq ans peut suffire, surtout si le champ n’est pas aussi fauché pour le foin. Des cibles autour de 12 ppm de P et 120 ppm de K représentent une fertilité modérée qui fonctionne bien dans plusieurs situations. Si les valeurs sont très basses — ce qui est fréquent dans des pâturages peu fertilisés — il est souvent plus réaliste et économique de remonter la fertilité graduellement, sur quelques années.
Le choix des espèces est aussi une décision stratégique, surtout si on prévoit réensemencer ou sursemer. Parmi les vivaces courantes, certaines tolèrent mieux la chaleur et le manque d’eau. La luzerne est un choix logique une fois bien implantée, grâce à sa racine pivotante profonde. La fléole des prés n’est pas la plus tolérante à la sécheresse, alors que certaines graminées comme le dactyle et la fétuque élevée peuvent être intéressantes, selon le calendrier de récolte et l’appétence recherchée. Le brome, selon les variétés et les régions, peut aussi être discuté dans certains contextes. Certaines espèces, comme le phalaris roseau, tolèrent très bien des conditions extrêmes grâce à leur système racinaire, mais exigent un mode de récolte plus agressif pour rester appétentes. Dans les pâturages, des graminées tapissantes peuvent aussi aider à « remplir » et limiter les mauvaises herbes; certaines tolèrent mieux la sécheresse que d’autres.
Ces espèces vivaces sont des plantes de saison fraîche : elles préfèrent des températures modérées et des pluies régulières. Pour mieux passer à travers les périodes chaudes, la diversification avec des plantes de saison chaude peut aider à sécuriser l’approvisionnement en fourrages. Le maïs est une graminée annuelle de saison chaude. Le sorgho-sudangrass est aussi populaire. Et pour celles et ceux qui veulent éviter le risque d’acide prussique associé aux sorghos après un gel, les millets peuvent être une alternative intéressante.
En pâturage, deux gestes pratiques peuvent aussi renforcer la résilience : s’assurer que les animaux respectent bien la clôture électrique et mettre en place un pâturage rotationnel. La clôture électrique fonctionne comme un circuit qui dépend de l’humidité du sol pour retourner le courant à la prise de terre. En année très sèche, la clôture peut « perdre » de son efficacité si le sol est trop sec. Des animaux qui ont appris à la respecter auront tendance à ne pas la tester, même si l’efficacité diminue.
Le pâturage rotationnel, lui, permet aux plantes de récupérer grâce aux périodes de repos. Lors de sécheresses récentes, des observations de terrain ont rapporté que des pâturages bien gérés en rotation pouvaient offrir de quatre à six semaines de pâturage de plus que des pâturages en pâturage continu. Dans une année difficile, un mois de pâturage supplémentaire peut faire toute la différence. L’idée est simple : une plante en santé qui entre dans une période de stress s’en sort mieux qu’une plante déjà épuisée.
Finalement, la gestion du risque peut aussi inclure l’assurance récolte. Agricorp offre des programmes pour les prairies établies (assurance basée sur les précipitations) et pour les nouveaux semis (incluant plusieurs espèces utilisées comme fourrages annuels). Selon la ferme, ça peut faire partie d’une stratégie globale.
À long terme : assurer l’avenir de la production fourragère
À long terme, on parle autant d’eau que de plantes. Après chaque année sèche, la question revient : est-ce que l’irrigation vaut la peine pour les prairies et les pâturages? Il peut y avoir une réponse agronomique, mais l’économie n’est pas toujours au rendez-vous, du moins pour l’instant. Dans des régions qui irriguent régulièrement, on estime qu’il faut environ six pouces d’eau pour produire une tonne de luzerne. Pour être efficace, l’eau fournie doit suivre l’évapotranspiration, c’est-à-dire l’eau qui quitte le système à la fois par évaporation du sol et par transpiration des plantes. Et surtout : assez d’eau permet de bons rendements, mais « plus d’eau » ne garantit pas automatiquement « plus de rendement ».
C’est ici qu’on peut revenir à la loi du minimum (Liebig) : le rendement est limité par le facteur le plus contraignant. En année sèche, l’eau peut être le facteur limitant. Si on enlève cette contrainte par irrigation, un autre facteur prend le relais — souvent la température dans le cas des fourrages de saison fraîche. Ces espèces poussent le mieux au printemps et vers la fin de l’été. Les périodes où l’irrigation serait la plus efficace correspondent donc souvent à ces moments-là (mai, puis mi-août à mi-septembre). Plusieurs producteurs voudraient plutôt irriguer en plein été pour stabiliser la courbe de croissance, mais quand il fait trop chaud, même avec de l’eau, la plante n’exprime pas tout son potentiel; on peut garder le couvert vert sans récolter assez de rendement supplémentaire pour payer l’équipement.
À cela s’ajoutent des enjeux de disponibilité et de gestion de l’eau à l’échelle des bassins. Certaines régions du monde ont déjà limité ou interdit l’irrigation des fourrages, notamment en raison de la rareté de l’eau potable. Dans un contexte où la pression sur l’eau douce augmente, il faut se demander si investir dans l’irrigation des prairies et des pâturages est réellement la voie la plus durable, surtout si ces cultures deviennent parmi les premières à être restreintes en cas de pénurie ou de priorisation des usages.
Une autre réponse possible aux sécheresses plus fréquentes, c’est de regarder du côté de nouvelles espèces. Des travaux de recherche en Ontario commencent à explorer des graminées vivaces de saison chaude comme le panic érigé (switchgrass) ou le barbon à balais (big bluestem), pour voir comment elles pourraient s’intégrer comme fourrages et dans les rotations. Des résultats préliminaires suggèrent qu’elles pourraient offrir des rendements intéressants et une qualité alimentaire qui se compare à certaines graminées de saison fraîche, selon le système de coupe et le stade de récolte. Ce type de recherche élargit tranquillement notre coffre à outils, pour être prêts avant d’en avoir un besoin pressant.
À retenir
La première chose, c’est d’agir sur ce qu’on contrôle maintenant : limiter le gaspillage, travailler en sécurité (gaz de silo), surveiller les nitrates après une pluie et tirer le maximum du fourrage récolté. Sur un horizon de un à trois ans, il faut renforcer la résilience : tests de sol, fertilité, choix d’espèces, diversification, gestion du pâturage et outils de gestion du risque quand c’est pertinent. Et à long terme, la vraie clé, c’est d’anticiper : continuer la recherche et les discussions dès maintenant pour avoir des solutions prêtes le jour où elles deviendront incontournables.