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Quand le contexte change tout

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Comment adapter son regard lorsqu'on découvre une réalité complètement différente de la nôtre? Dans ce récit, Marie-Pier Landry, agr., revient sur son expérience au Mentor's Tour organisé par le Canadian Forage and Grassland Association (CFGA) en Saskatchewan en juillet dernier.

par Marie-Pier Landry, agr. Consultante - Champ Libre

Au cours des dernières semaines, je me suis rendue à Regina, en Saskatchewan, où j'étais attendue avec une vingtaine de conseillers en pâturages provenant des quatre coins du Canada. Pendant quatre jours, nous avons parcouru plus de 1 000 kilomètres dans les Prairies afin de visiter des ranchs, des pâturages naturels et des parcs nationaux.

Je suis arrivée en Saskatchewan avec mes réflexes d'agronome québécoise… et ils se sont rapidement heurtés à un mur.

Dès les premières visites, je me suis surprise à poser des questions qui semblaient pourtant évidentes pour les autres conseillers. Ma première question a été : « Qu'est-ce que vous entendez par tamed grass? » Dans ma tête, je traduisais ça par « herbe apprivoisée ». On m'a expliqué qu'il s'agissait simplement d'une prairie qui avait été semée un jour, par opposition à une prairie naturelle.

Une question très débutante, j’ai l’impression…

 Je repartais pratiquement de la base.

J'ai compris rapidement que mes connaissances n'étaient pas universelles. Elles avaient été développées pour répondre à une réalité bien différente. Les réflexes agronomiques qui me servent tous les jours au Québec perdaient soudainement beaucoup de leur pertinence dans un environnement où chaque décision est dictée par une seule ressource : l'eau. J'ai alors cessé de comparer leurs pratiques aux nôtres. J'ai plutôt cherché à comprendre pourquoi elles existaient.

Pour comprendre les producteurs de l'Ouest, il faut d'abord comprendre leur réalité. Dans le sud-ouest de la Saskatchewan, il tombe à peine 13 pouces de précipitations par année, comparativement à près de 50 pouces en Estrie. Les sols sont souvent salins, leur pH est élevé, la matière organique est faible et les conditions de croissance sont exigeantes. Là-bas, il faut parfois 5 000 acres pour soutenir un troupeau d'environ 200 couples vache-veau, sans même produire tout le fourrage nécessaire pour l'hiver, qui provient souvent de parcelles irriguées.

Lorsque l'eau devient le principal facteur limitant, même l'armure du sol prend un tout autre sens. Chez nous, lorsqu'on parle de protéger l'armure du sol, on pense d'abord à limiter la compaction, maintenir une bonne portance et nourrir la vie du sol. En Saskatchewan, cette armure sert avant tout à faire de l'ombre au sol, à en diminuer la température et à limiter les pertes d'eau par évaporation. Une même expression, mais une réalité complètement différente.

Cette priorité accordée à l'eau explique aussi pourquoi les animaux ne passent généralement qu'une seule fois par année dans chaque parcelle. Après leur passage, la parcelle bénéficie d'un long repos afin d'accumuler suffisamment de biomasse pour accueillir le troupeau dès le printemps suivant. Pour un producteur québécois, il serait tentant d'aller récolter cette végétation restante. Là-bas, cependant, rien ne garantit qu'il tombera suffisamment de pluie pour assurer une repousse. Une luzerne haute et mature vaut parfois beaucoup plus qu'une luzerne courte qui ne recevra plus aucune goutte de pluie d’ici octobre.

J'ai également été impressionnée par la valeur accordée aux prairies naturelles ou indigènes. Elles renferment des espèces particulièrement adaptées aux conditions semi-arides, dont des graminées de saison chaude (C4), comme le Blue Grama Grass. Les parcelles indigènes sont gérées avec énormément de soin. Elles sont souvent pâturées plus tard en saison, après les prairies semées, afin de laisser le temps aux espèces indigènes de bien s'établir. Les producteurs travaillent aussi à limiter certaines mauvaises herbes comme le kochia ou l'agropyre à crête, mais sans perdre de vue que la présence de certaines plantes, comme l'armoise ou le figuier de Barbarie, est souvent davantage le symptôme d'une sur-paissance qu'un problème en soi.

J'ai aussi été surprise de voir un champ complètement à nu, qui a été arrosé au glyphosate et hersé. En demandant au producteur son objectif avec cette pratique, il m’a répondu : pour les mauvaises herbes, oui, mais surtout pour l’eau! Au Québec, la jachère est une pratique plutôt marginale. On la retrouve surtout dans certains systèmes biologiques, notamment comme outil de lutte contre certaines vivaces tenaces, mais la technique est différente. 

Mais comment une jachère permet de mieux gérer l’eau? 

Pendant longtemps, les producteurs croyaient qu'un sol laissé à nu conservait mieux son eau qu'un sol couvert d'une végétation peu productive. Une culture qui produit peu continue malgré tout de transpirer et d'utiliser les réserves hydriques du sol. Dans cette logique, mieux valait parfois sacrifier une saison pour obtenir une bonne récolte l'année suivante que deux récoltes médiocres. La jachère devenait alors un outil de gestion du bilan hydrique autant qu'un moyen de contrôler les mauvaises herbes. Ce n’est plus une pratique fréquente maintenant, compte tenu des connaissances actuelles sur les autres bénéfices des sols couvertss, mais ça a été un élément essentiel à ma compréhension de leur contexte, à quel point l’eau est un gros facteur limitant. 

Une autre chose m'a frappée : l'absence presque complète d'ombre dans les pâturages. Je n'ai vu ni haies brise-vent, ni ombrières mobiles. Au Québec, nous réfléchissons de plus en plus au confort thermique des animaux et plusieurs producteurs investissent dans des structures d'ombre. En Saskatchewan, la réflexion est différente. Les arbres sont rares, difficiles à implanter et représentent eux aussi des consommateurs d'eau. Quant aux ombrières mobiles, elles concentrent les animaux à un même endroit, ce qui complique l'objectif recherché d'une répartition uniforme des déjections sur d'immenses superficies. Ça m’a amenéee à me demander si l’ombre est un important facteur limitant au Québec, ou c’est par anthropomorphisme qu’on se les impose?

Il m'a fallu un certain temps pour ajuster mon regard. Au début, je voyais surtout ce qui leur manquait : peu de biomasse, beaucoup de sol nu et des pâturages qui produisaient parfois moins que certains de nos champs les plus modestes. Puis j'ai réalisé que je regardais la situation à l'envers. Je ne voyais plus des producteurs qui produisaient peu; je voyais des producteurs capables d'en faire énormément avec des ressources extrêmement limitées. Ce n'était pas un manque de gestion. C'était l'expression d'un milieu où chaque goutte d'eau compte.

Alors, qu'est-ce que je rapporte au Québec?

D'abord, leur célèbre règle du tiers mérite réflexion : un tiers de la végétation est brouté, un tiers demeure sur pied et un tiers retourne au sol par piétinement. Sans nécessairement appliquer cette règle à la lettre, gagnerions-nous parfois en résilience en laissant davantage de végétation après le pâturage, notamment pour mieux traverser les périodes sèches du mois d'août?

Je me suis également demandé si nous accordions les bonnes priorités à nos pâturages permanents. Au Québec, les parcelles les plus accidentées deviennent souvent des pâturages « sacrifices », alors que nous protégeons davantage les prairies récemment implantées. Dans l'Ouest, c'est souvent l'inverse : les prairies naturelles sont considérées comme un patrimoine à préserver. Peut-être avons-nous, nous aussi, intérêt à revoir la valeur que nous accordons à certains de nos vieux pâturages. Peut-être aussi qu’en ne les désignant pas automatiquement comme parcelle sacrifice, elles performeraient mieux?

Je suis partie en Saskatchewan en croyant y apprendre de nouvelles techniques de pâturage. J'en suis revenue avec quelque chose de beaucoup plus précieux. J'ai compris que les meilleures pratiques n'existent pas dans l'absolu : elles sont toujours le reflet d'un contexte. Surtout, je repars avec un immense respect pour ces producteurs qui réussissent, année après année, à bâtir des entreprises performantes dans un environnement où chaque goutte d'eau compte.

Les meilleures idées ne sont pas toujours celles qu'on copie, mais celles qui nous amènent à regarder nos propres pratiques autrement.

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